NOTES SUR JAMES WHISTLER ce site résument en les dissimulant : c’est-à-dire le symbolisme même, la transfigura-tion du réel, sa révélation à travers l’appa-rence, l’intuition du permanent sous le transitoire, du vrai sous l’exact. En ces conditions, la chose représentée est son propre symbole et n’a pas sa fin en elle-même ; elle est une allusion plastique à son essence. Voilà pourquoi la génération litté-raire de t88o ne pouvait qu’adorer Whistler, et pourquoi cet amoureux des joies subtiles de la matière était, tout en restant grand peintre, plus sérieux symboliste que les amis de Ruskin. Du goût de Whistler pour le noir absolu employé pour le fond de ses portraits. de sa façon d’envisager l’habit moderne, de son caprice japonisant, M. Durer donne d’ingénieux et nets commentaires, et il faut lui savoir gré des deux pages où il prend enfin, après tant d’opinions superficielles, le soin de démontrer sans réplique que Whistler n’a rien dû à Velasquez, à moins que ce ne soit devoir à quelqu’un, aimer le gris et l’enveloppe à trois siècles de distance et pour d’autres motifs. S’il y a eu coïnci-dences et affinités entre le grand Espagnol (celui des Meninas d’ailleurs, non celui des Lances) et Whistler, c’est aussi peu de Li-mitation que dans la similitude relative de certaines statuettes ou peintures pompéiennes et de certaines lithographies de Whistler. La personnalité du maitre américain reste éminemment moderne : ses références sont dans le passé, auprès du Tintoret par exemple, et au Japon, trais il est demeuré l’artiste tel qu’il l’a si noblement défini sans relations avec le moment où il se hasarde, un monument de solitude qui induit à la tristesse », assurément inimitable et pour cause, puisqu’il s’est appliqué à effacer toute trace de son travail technique avec une sorte de coquetterie géniale. Là est le mystérieux de Whistler, et non dans sa perception intense du vrai. La tristesse dont il parle, j’imagine qu’il en fut pénétré lui-même, cet homme prodigieusement dé-licat, frêle, d’une sensibilité féminine, exaspéré par la sottise des snobs, froissé toute sa vie, récompensé tardivement et presque aussitôt rejeté dans l’isolement par un deuil irréparable. Son influence énorme en France d’abord, puis dans le monde, n’a guère été, trop souvent, qu’extérieure: peu 87 d’êtres peuvent se placer dans l’état dénie d’un pareil homme, atteindre à son culte ardent et tacite de la beauté de caractère, à sa distinction, à sa qualité de scrupule, à l’originalité de sa vision. Je ne peux que repenser au mot de Rodin après la mort de Mallarmé tt Combien de temps faudra-t-il à la Nature pour refaire un cerveau pareil?» Et on imite assez bien l’apparence des oeuvres de Whistler : mais c’est bien le cas de dire que c’est sa réalité seconde qu’il Dessin faudrait imiter. Ce réve a été peu compris encore : c’est à peine si l’on commence à concevoir quelle hautaine et douloureuse retenue de conscience se cachait derrière le persiflage combatif et l’humour plus ingénue que méchante de ce peintre qui avait fini par se faire redouter comme critique d’art, et nous ,a laissé en ce genre de menus chefs-d’oeuvre de tact et de vivacité toute française. Mallarmé nous aidera à comprendre et à faire juger la nuance whistlérienne, qui n’est au fond qu’une tradition commune à Edgar Poe, à Nerval, à Baudelaire : le souci nettement exprimé par Whistler, Poe et