L’ART DÉCORATIF de Boucicaut, dont les miniatures ont le charme des peintures persanes, la Bible moralisée, dont Burne-Jones semble s’être inspiré, le Livre de la Chasse de Gaston Phoebus, le Livre des Cleres femmes, les œuvres de Christine de Pisan, où la docte personne est pourtraictitrée dans son cabinet de travail, le parfait Bréviaire de l’Église de Salisbury, les Heures de l’amiral Prigent de Coetivy, où une délicieuse Vierge assise sur le gazon jouit des accords d’un concert séraphique, les Heures de Louis duc de Savoie (455). Nous sommes alors à l’apogée de l’art des miniaturistes. Les formules décoratives et symboliques du XIII’ siècle se sont muées en un art réaliste. Ces villes, ces châteaux, ces prés, qui servent de décor aux scènes représentées, ne sont point des con-ceptions imaginaires. L’artiste peint ce qui frappe ses yeux. Mais la merveille, c’est la façon dont il sait toujours, quand. même, subordonner l’accessoire au principal, com-biner ses lignes, ses tons en vue d’un effet déterminé. Tout est minutieusement dessiné et gouaché et cependant la scène se lit sans difficulté. Secret perdu. Rappelez-vous, par exemple, les cartons de tapisserie récem-ment composés par M. Toudouze. L’artiste s’est donné beaucoup de mal pour être ar-chaïque et précis. Il n’a pu éviter la confu-sion des tons et des lignes. Rien de cela dans les miniatures que nous venons de signaler. Elles se lisent immédiatement. Voici Jean Foucquet qui a été encore plus excellent miniaturiste que grand peintre. Mais, depuis que chacun a pu voir, de visu, à Chantilly, les Heures qu’il exé-cuta pour Estienne Chevalier, toute des-cription nouvelle ou critique élogieuse de-vient inutile. Lui, surtout, joue en maître du pittoresque. Regardez le Saint Martin que reproduit l’Art Décoratif, l’endroit où se passe la scène n’est autre que l’ancien pont Saint-Michel. Au fond se voit le Petit-Pont et le Petit-Châtelet. A Chantilly, c’est le panorama de la Cité, le donjon de Vin-cennes ; ici, dans les Grandes Chroniques de France, au début de l’histoire du bon roy Dagobert, se voient Notre-Dame et le Pa-lais. Mais si Foucquet est habile paysagiste, combien il est plus encore adroit portrai-tiste! Voyez avec quel art, dans les Statuts de l’Ordre de Saint Michel, il sait grouper 76 ses personnages, leur donner une attitude individuelle. Après lui, un artiste de premier ordre dessine le Jésus flagellé du Livre d’Heures de Jean le Bon, duc d’Angoulême, les Scènes de la Légende dorée; Robert Gaguin inspire la Cité de Dieu destinée à Charles de Gaucourt, un miniaturiste minutieux décore exquisement le Livre d’Heures de Jacques Coeur, un dessinateur de valeur travaille au Missel Romain de Jean de Foix, évêque de Comminges ; mais c’est là tout. Les oeuvres parfaites se compteront désormais. Par exemple, on trouvera en plein XVI. siècle, au commencement de l’Initiatoire instruc-tion en la religion chrestienne pour les enffans, une miniature charmante représen-tant Henri d’Albret cueillant une marguerite. C’est que, sur la fin du XV’ siècle, est apparu Jean Bourdichon, dessinateur savant, minutieux, mais qui n’a aucune des qualités des miniaturistes. Il dessine parfaitement la figure, mais il oblitère l’expression ; il groupe soigneusement ses personnages, mais sans bonheur. En fait, l’auteur des Heures, trop surfaites, d’Anne de Bretagne, ne fut que le Bouguereau de son époque. Les gens qui s’engouaient de son art fade ne pouvaient plus comprendre les ingénieux artistes qui, depuis trois cents ans, couvraient de merveilles les feuilles de parchemin. Au moment où des érudits, heureux d’avoir mis en lumière un nom et une oeuvre, s’étendent complaisamment sur les mérites de Bourdichon, nous tenons, dans cette revue d’art décoratif, à être franc et net. Aussi mettrons-nous en garde les ar-tistes décorateurs curieux de faire revivre dans le livre l’illustration peinte, contre le faire d’un praticien de décadence qui fut sans doute fort habile, mais ne comprit rien à son métier. Aussi bien, au temps où il vivait, l’imprimerie avant supprimé les scribes, l’art des miniaturistes n’avait guère plus de raison d’être. Il faut étre de son temps. Et, au nôtre, en l’an de grâce mil neuf cent quatre, une illustration en noir, bien typographique, vaudra toujours mieux qu’un pastiche en couleur. Celui-ci s’arrangeant mal de notre papier trop blanc, exempt de ces accidents heureux qui se rencontraient sur les vieux vélins. CHARLES SAUNIER FIND ART DOC