L’ART DÉCORATIF Les premières dentelles sont composées en général de petites figures géométriques, et plus tard de fleurs et de feuilles, reliées entre elles par des lignes ou barrettes qui forment le fond. Dans les vieilles dentelles vénitiennes, ces barrettes étaient formées de fils lancés d’un sujet à un autre, et s’or-naient à leurs croisements de picots, de boucles ou d’autres petits motifs. — Plus tard on se servit, au lieu de ces barrettes à picots, d’un cordonnet utilisé déjà depuis longtemps en passementerie, et appelé gui-pure. — Plus tard encore, à l’approche du XVIII= siècle, on commença à établir les ornements sur un réseau régulier, à mailles rondes ou hexagonales plus ou moins serrées. Ce sont ces évolutions successives qui ont fait et font encore désigner aujourd’hui sous le nom de guipure toutes les dentelles exé-cutées sur un fond de barrettes, soit au fil lancé, soit au cordonnet ; et sous le nom de dentelles, celles qui sont établies sur un fond de réseau régulier. En outre, dans la catégorie des dentelles, on dorme assez géné-ralement le nom de point à celles qui sont faites à l’aiguille. On excusera cette tournure un peu di-dactique qui ne nous est pas habituelle, mais qui nous a paru s’imposer ici, puis-qu’il s’agit d’instruire une partie éclairée du public sur ce qui doit lui faire aimer la vraie dentelle, et celle d’aujourd’hui autant que celle d’autrefois. Du reste, reprenant l’enchaînement des traditions originales, nous pouvons maintenant aborder sans plus tar-der l’un des principaux points de cette étude, celui qui concerne l’introduction de l’indus-trie dentellière en France. Durant la seconde partie du XVIe siècle, on vit se répandre à la cour et dans la so-ciété, avec une intensité singulière, l’usage des fraises et des collerettes ornées de ces bandes d’entre-deux et de ces bordures den-telées fabriquées à Venise. Un nommé Vin-ciolo, ramené en France par Catherine de Médicis, obtint pour quelques années le monopole de la vente et publia un recueil de dessins à l’usage des ouvrières. Des bou-tiques s’ouvrirent, notamment au Palais-Royal, et la mode des dentelles devint si générale, donna lieu à de tels excès, qu’on dut la réprimer à plusieurs reprises par des lois somptuaires. Celles-ci n’eurent d’ailleurs jamais leur plein effet. On chansonna les édits successifs, tout en enfermant les den-telles dans des armoires d’où elles ne tar-daient pas à ressortir ; et près d’un siècle plus tard, lorsque Colbert arriva aux affaires, sa clairvoyance eut vite compris qu’il fallait d’autres mesures pour empêcher l’aristo-cratie française d’enrichir le peuple vénitien. Aidé du cardinal de Bonzi, alors ambassa-deur à Venise, le grand ministre recruta un groupe d’une trentaine des meilleures ou-vrières, qui furent installées primitivement dans les environs d’Alençon, au château de Lonray, où elles travaillèrent et formèrent des apprenties sous la direction d’une dame Gilbert, déjà familiarisée avec le travail du point de Venise. Cette première fondation eut aussi un bureau général et un magasin à Paris, dans l’hôtel de Beaufort. Elle se constitua en compagnie, avec privilège pour dix ans, le 5 août 1665; et dès lors, de nombreux ateliers furent créés en province, de préférence dans les régions où déjà de petits groupes d’ouvrières s’étaient mis à faire de la dentelle suivant la tradition des Flandres ou de Venise, notamment en Au-vergne, où ces traditions avaient été appor-tées par les colporteurs, au Puy, à Aurillac, à Sedan, à Auxerre, à Reims, à Arras, au Quesnoy, etc. Le succès ne fut pas le même partout. Ainsi, les fabrications de Reims, de Sedan, d’Auxerre, ne prospérèrent pas longtemps. Par contre, la petite ville du Quesnoy, dans le Nord, devint le berceau du genre dit ) Valenciennes n, et Alençon, après avoir pris le premier rang, eut encore le mérite de savoir le conserver. C’est à Alençon, et sur un dessin de Bérain, que fut exécutée la première dentelle française présentée au roi Louis XIV en 1665. C’était un grand bandeau à l’aiguille repré-sentant le Roi-Soleil au milieu des attributs de son règne, et mesurant 3.,2o sur une largeur de 65 centimètres. On a pu voir cette aïeule officielle de nos dentelles à l’Exposition d’Art français tenue en mars dernier à Bruxelles; il est regrettable qu’elle n’ait pu figurer à Galliera, en même temps que les beaux spécimens que la ville de Bruges avait offert de prêter (avant même de les exposer dans son propre musée) et qu’on a dû refuser, faute de place. A l’origine, il avait été décidé que toutes les dentelles faites dans le royaume devraient 184
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