L’INVENTION ORNEMENTALE CHEZ LES JAPONAIS aimable et délicat ; quelquefois les ouvriers essayent encore d’imiter les anciens modèles, mais leur métal plus sec et leur dessin plus petit ne réussit qu’à faire de médiocres pas-tiches ; au contraire, quand ils se contentent d’être eux-mêmes, ils sont d’incomparables joailliers. Au fer incrusté ils joignent les métaux spéciaux et imaginent même des alliages étranges, le Shakoudo et le Shibou-itchi, dont les tons délicats vont du jaune le plus éclatant au brun le plus profond, et sur ces matières admirables, le décor qu’ils dessinent, incrusté ou ciselé, est le plus fin et le plus spirituel qui se puisse imaginer des paysages entiers avec leurs arbres et leurs rivières, des foules compactes tiennent sur ces gardes de quelques centimètres carrés, alternant avec les ustensiles familiers, avec les bêtes, avec les fleurs. Cette habileté de main n’avait pas diminué au siècle et il a fallu la transformation des costumes et de la vie économique du Japon pour supprimer cette industrie qui fleurissait depuis dix siècles. Ce sont les gardes relativement modernes que l’Europe connaît le mieux : si les très belles pièces de ciselure sont rarissimes, les morceaux ordinaires et charmants encore sont très fréquents et l’on s’est habitué à juger d’après eus l’art des forgerons et des cise-leurs de gardes. Et certes, nous ne songeons point à faire tort à ces pièces aimables, mais il était juste sans doute de les remettre à leur place et de rappeler que, de même que les laques dits de Marie-Antoinette ne sont pas les chefs-d’œuvre des laqueurs japonais, les gardes d’orfèvrerie du XVIIIe siècle ne sont pas non plus les chefs-d’oeuvre des armu-riers du Japon. Ce sont les artistes anciens qui ont créé le décor, avec une imagination infiniment féconde et une puissance qui n’a pas été dépassée ; ce sont eux qui, avec leur génie naturaliste, ont senti tout ce qu’il pou-vait y avoir de décoratif dans la nature directement imitée ; ils ont su par la force de leurs raccourcis le faire tenir tout dans ces petits morceaux de fer et ont fait, de ces rondelles percées de trois trous que sont les gardes, les ouvrages les plus caractéristiques peut-être qu’ait créés l’art japonais. RAYMOND KŒCHLIN. SC751, (ti