FIND ART DOCi L’ART DÈCORATIF a passé l’eau pour refleurir au Chat-Noir (un nom prédestiné pour un lunatique ami de ces délicieux noctambules que déifiait Baudelaire !). Steinlen sera d’emblée dans son atmosphère, en pleine fantaisie vécue. Un Catalogue illustré de la Première Expo-sition de l’ CEuvre dessiné et peint de IL-A. Steinlen, à la Bodinière, au printemps de 1894, retrace brièvement les phases principales et les différents aspects de ce talent plein d’unité prime-sautière: d’abord — pour le Chat-Noir —Des enfants, des bêtes familières, histoires mali-cieusement naïves où le chat, ce voleur exquis, joue le grand rôle ; puis, déjà, La rué et la route, de Petites scènes de tous les mondes, La fantaisie, de plus en plus incisive, et, pour le repos des yeux, Quelques fleurs, quand le colla-borateur de Salis et du Chat-Noir est devenu l’illustrateur farouche de Bruant, du Mirliton, son journal, de ses Chansons documentaires et boueuses, quand l’ami des chats « puissants et doux » passe au Gil-Blas pour illustrer sans réti-cences, en deux tons, les plus cruelles nouvelles de l’apogée naturaliste ! Steinlen ! Sa seule signa-ture grasse, en bas de la feuille rieuse ou si-nistre, évoque la vie, la tranche de vie sociale (Food, éd FOLIE D’AMOUR 2 et souffrante, la « gigolette » ou le « rôdeur » à travers les noirs faubourgs ou les banlieues équivoques… Les années passent, et l’artiste éloquemment trivial n’est point renié par les inspirateurs d’une Renaissance imprévue ; témoin ces lignes d’Henri Duhem, en 1897, dans une bro-chure qui porte ce nom: « Forain et Steinlen, sous l’apparence du caricaturiste ou de l’illus-trateur, retirent de notre âge images décisives et, par leur critique acerbe, montent au niveau d’un enseignement moral. Forain emporte la pièce… Même audace chez Steinlen, dont le cerne étreignant s’épaissit vigoureusement pour cercler l’image, s’éliminer ou disparaître selon un sens étonnant ; son crayon a la félinité d’une caresse âpre et sauvage quand il enveloppe les formes féminines, filles de barrière ou de vie, hélas ! joyeuse ; sous sa touche, les yeux se ferment ou se dilatent jusqu’à la folie, les gestes enserrent et câlinent. Le peuple, l’humble, le gars et la fille ont leur poète et leur his-torien.. » Sans contredit, cet historien pitto-resque et mordant, ce moraliste amer et sensuel est, à sa manière, un poète. Steinlen, c’est la rue, mais vue par un poète violent qui fait crier la forme ; La Rue, c’est Steinlen, quand il la synthétise au vif en une maîtresse affiche, « composition sans analogue et sans précédent », qui défendra, devant l’avenir, mieux que toute autre, « l’art démocratique des vingt der-nières années », — au dire d’un savant confrère M. Fierens-Gevaert, qui a deviné la brutale poésie de l’affichiste, en la rattachant à la famille des grimaçants héroïques, ses précur-seurs naturels : Jean Steen, Daumier, Degas. Vous étonnerez-vous, maintenant, que ce poète naturaliste, que ce collaborateur des derniers bohèmes, Salis et Bruant, ait illustré de la musique, quand cette musique est un recueil de chansons? Néanmoins, je prévois une objection timorée : chansons, sans doute, ces délicats recueils de Paul Delmet, dont l’éditeur Énoch, fidèle à son principe, a fait de vrais livres d’art; — mais chansons sentimentales qui fuiraient éperdues de l’enfer vicieux de Bruant; bluettes qui rougiraient de l’argot de la place Pigalle… Et le crayon gras de Steinlen pourra-t-il apaiser ses fièvres pour matérialiser leur sourire ? Oui, Delmet semble un sentimental et Steinlen un violent : tous deux très poètes ! Delmet, de prime abord, a musiqué la « bonne chanson », la chanson artiste, quelque peu talon