L’ART DÉCORATIF de mise en oeuvre rationnelle des matériaux suivant leur nature. Tel motif architectural conçu pour la pierre et jouant son rôle dans la structure même de l’édifice, est à sa place à la Sainte-Chapelle ou à Chenonceaux et n’a plus aucune raison d’être s’il est sculpté en plein bois aux montants d’une armoire ou aux pieds d’une table. Ce qui doit exis-ter, c’est une unité de principes entre l’ar-chitecture et l’ameublement, celui-ci n’étant en somme qu’une dépendance de celle-là. Mais entendons-nous bien : l’architec-ture dont nous voulons parler n’est pas cet art suranné, agonisant dans les redites de l’école, dont le « comble » est d’aligner une colonnade, la surmonter d’un entablement correct, et y poser de place en place d’ab-surdes pots-à-feu ; c’est l’architecture vi-vante, l’architecture pratique, celle des usines et des maisons à loyer, celle du ci-ment armé et du fer, le plus moderne des arts, celui qui est le plus étroitement uni à la science, à l’industrie, à la vie sociale. L’architecte d’aujourd’hui ne s’occupe guère de la beauté abstraite ni surtout de la beauté consacrée : il doit avant tout approprier son oeuvre à tel besoin précis, à telle nécessité technique; et bien souvent, quand ces con-ditions auront été parfaitement remplies, la beauté viendra d’elle-méme couronner l’oeuvre sans avoir été sollicitée ; en tout cas elle ne sera jamais quelque chose d’extérieur, de « plaqué » comme une façade Renais-sance sur le hall en fer et vitres d’une gare; elle naîtra de ce qui est l’âme même de l’édifice : sa destination particulière. Et cette beauté, 1’Athéna du Parthénon la reconnaîtrait pour sa fille : c’est la beauté même de l’architecture grecque. Or c’est précisément ce que nous exi-geons avant tout de nos meubles modernes : d’être exactement adaptés à leur destination. Le seigneur de la Palisse a dû le dire à Philibert Delorme ou à messire Seibecq, menuisier de François I », mais c’est une vérité si souvent méconnue qu’il faut bien la redire encore : une bibliothèque est faite pour y ranger des livres et les mettre à l’abri; un buffet pour y serrer de la vais-selle, et un fauteuil pour s’y asseoir com-modément. De même, une colonne, une console sont faites pour soutenir quelque chose, une penture pour unir solidement un gond à un vantail, et une poignée pour être empoignée… Que la poignée, la pen-ture, la console soient d’un beau dessin et d’un beau travail; qu’elles concourent à or-ner et enrichir l’ensemble du meuble, rien de mieux, elles le doivent ; mais il ne faut pas qu’elles n’aient été ajoutées que pour cela à un meuble qui eût été aussi solide et aussi commode sans elles : jamais l’architecte dont nous parlions tout à l’heure ne consentira à faire de fausses fenêtres sur un mur. Si l’aspect extérieur et le caractère d’un meuble, ou d’une de ses parties, doivent être dans un rapport strict avec leur desti-nation pratique, ils doivent aussi étroite-ment dépendre du parti de construction ; or c’est bien là une des principales qualités qui nous font trouver belle une oeuvre d’ar-chitecture. Nous avons besoin de com-prendre, au premier coup d’oeil, ■■ comment c’est fait », quelle est la volonté générale de toute l’oeuvre, quels sont les grandes divi-sions, les points d’appui et de force les plus importants. Ce besoin de notre esprit, l’ar-chitecte qui connaît son art est accoutumé à déployer toutes ses ressources pour le sa-tisfaire; il sait que le rôle de l’ornementa-tion, de la sculpture surtout, est justement d’affirmer ce parti d’ensemble, en se subor-donnant à lui, au lieu de le dissimuler, comme elle le fait trop souvent, en accapa-rant toute l’attention. Les points forts de la décoration doivent coïncider avec ceux de la construction; cela est aussi vrai d’un buffet que d’un hôtel, et nous touchons ici à l’une des principales raisons pour les-quelles un bon architecte qui apprend la technique du bois et se mêle de faire des meubles les fait excellents. Dans ces meu-bles d’architectes, — ceux de MM. Plumet et Selmersheim, par exemple, — la sculpture, qui est toujours très sobre et ne consiste guère qu’en des renflements ou épanouisse-ments des moulures, ne tire pas l’oeil, mais appelle néanmoins son attention sur les points principaux : piétements, bases ou sommets des montants, têtes des consoles. Ces parties, pour garder toute leur force et aussi tout leur aspect de force, doivent être peu refouillées ; et voilà comment la dou-ceur, la légèreté de modelé qui caractérisent les sculptures des plus réussis parmi les meubles modernes sont la conséquence di-recte du sentiment architectural dans lequel ils ont été conçus. t94
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