L’ART DÉCORATIF dite moite du brouillard lunaire, une vitre éclairée est rose à peine : la féerie d’un tel art n’est comparable qu’à Whistler, et plus exactement à Claude Debussy, dont Henri Le Sidaner semble être de plus en plus l’analogue dans un art différent. Tout est transfiguré, transposé : l’humble et fidèle expression du pavé, du mur, d’une placette ou d’une berge se relève par la magie de la couleur, et non pas même de la couleur, mais de la gradation infinie de ses altéra-tions, c’est-à-dire de la musicalité des tons optiques. L’art de Le Sidaner, se jouant sur la nuance, sur les harmoniques succes-sives d’une mème couleur et non sur les contrastes des diverses couleurs, se rap-proche de la musique par les lois com-munes au chromatisme optique et au chro-matisme auditif, au point d’être l’exemple le plus saisissant de la fusion théorique des arts. Une toile de Le Sidaner est construite sur le thème d’une tonalité, et les variations de cette tonalité coïncident exactement aux nuances du sentiment qu’elle signifie. Il y a là d’indicibles rapports que seule la vue d’une de ces oeuvres pourra faire clairement comprendre. La technique elle-même de Le Sidaner participe à la fois de l’impressionnisme et du principe des harmoniques tel que De-bussy l’a appliqué pour l’étonnement de certains musiciens. Ce sont bien, comme dans Monet, des juxtapositions de taches dans le sens des plans, une sorte d’imbri-cation des touches petites er serrées, rappe-lant même parfois l’aspect des toiles poin-tillistes : mais au lieu que ces taches dis-socient les tonalités et les fassent contraster, elles sont au contraire les vibrations suc-cessives d’une seule tonalité qui engendre toute l’harmonie du tableau. Et si un simple gris arrive, dans les diverses parties de la toile, à créer des mauves, des roses, des verts ou des bleus, ce n’est pas par sa ren-contre avec ces couleurs elles-mêmes, mais par la réaction naturelle de l’atmosphère sur lui, qui les y détermine. Car toutes les couleurs que nous croyons différentes sont respectivement les dérivés de chacune d’entre elles, et une seule les contient toutes, et chacune a pour harmoniques toutes les au-tres, mais à des dosages différents, et cette différence est même notre seul moyen de les distinguer. Ainsi la tonalité cher De-bussy se transforme constamment par ses harmoniques et paraît céder devant une autre tonalité, bien qu’elle demeure elle-même, par la seule force de son évolution monodique. En d’autres ternies, Le Sidaner et Debussy ne conçoivent pas une tonalité comme une composante de l’harmonie ayant besoin des autres tonalités pour créer une impression chromatique, mais comme, à elle seule, un petit monde complet, une monade suffisant à créer un chant que pro-longent ses propres développements. Il en résulte que, si chacun des divers arts peut être considéré comme un monde complet niais susceptible de s’associer aux autres pour devenir l’Art, c’est-à-dire s’ils peuvent être régis par une seule et même méthode leur conservant leur originalité partielle, de mémé on peut considérer dans chacun des arts un son, une couleur, un plan comme des éléments complets en soi et coexistants, capables de se constituer un développement individuel. De même que dans l’Art la musique est un royaume dis-tinct, de méme dans la musique une note crée un domaine distinct, et capable d’une vie ramifiée, originale et complète ; et ces spécialisations peuvent donner lieu chacune à un art partiel et isolé. Ces idées sont à la fois le suprême de l’impressionnisme et pourtant quelque chose qui n’en ressort pas; c’est pourquoi Debussy ne ressemble à per-sonne des musiciens polyphoniques et re-monte à la monodie antique, et c’est pour-quoi Le Sidaner s’apparente bien plus à Whistler et à Corot, malgré l’apparente si-militude de son exécution, qu’à Claude Monet. Si j’insiste à ce point, avec une aridité que l’on voudra bien excuser, sur un pa-rallèle entre la musique et la peinture, ou plutôt sur l’harmonie, c’est-à-dire une no-tion commune à ces deux arts, c’est que je voudrais faire sentir la vraie, l’essentielle raison qui me fait considérer Henri Le Si-daner comme un maître : cette raison, c’est l’identité sereine et parfaite de son sentiment et de sa technique. C’est le secret des chefs-d’oeuvre et c’est par lui qu’il en fait. Il touche à ce qu’il y a de plus difficile au monde, dans un art plastique, l’expression de l’abstrait sans rien éluder de ce qui doit être concrétisé, et il s’est avancé jusqu’à l’extrême limite de son art, à la limite oit, 44 FIND ART DOC
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