L’ART DÉCORATIF oit la simplification aussi de la couleur sont évidemment discutables, mais sont décora-tives au suprême degré. On peut admirer cette chaude coloration orangée, bleue, vio-lette, et des parties tout à fait charmantes comme l’enfant agenouillé au premier plats; on peut aimer en M. Maurice Denis un vrai et profond poète primitif, un des nobles artistes de ce temps, on le peut, je vous assure, sans s’affilier pour cela à la petite secte qui proclame que Cézanne est Dieu, et que Gauguin était son prophète. J’aime beaucoup les imageries de M. Maxence. Il est facile de railler sa mi-nutie à peindre tous les cils de ses figures allégoriques, les moindres fibrilles de leurs iris agat isés, les stries imperceptibles de la pulpe d’une lèvre; mais qu’importe, si l’effet d’ensemble, à distance, est large et harmonieux? Si l’on découvre des beautés nouvelles à mesure que l’on approche et scrute le détail, c’est apparemment qu’il y a dans cette peinture une plus grande somme de beautés que dans une autre. Cet amour fervent et naïf de la perfection, devant quoi l’on s’extasie quand on le rencontre chez un Primitif flamand, pourquoi ne pas l’admirer aussi chez un contemporain? M. Maxence nous fait revoir, emmantelé d’hermine, tenant à deux mains un cristal violet, devant un champ de névé bleuâtre, le joli modèle blond, à l’expression candide, à la lèvre courte, aux pommettes accentuées qui figurait l’an dernier dans le tableau intitulé Vers l’Idéal. Cette fois, c’est L’Ame du Glacier, la plus parfaite à mon goût de la belle série des Ames de la nature. La Rieuse est moins bien venue : elle rit mal. Sur un fond bizarre, blanchâtre, de mer et de plans successifs d’îlots rocheux dé-coupés comme des coulisses de théâtre, M. Auburtin a dressé ses coutumières silhouettes dansantes de vierges à peine femmes. Elles sont conduites par un étrange Centaure joueur de cornemuse, apparenté aux monstres mythologiques de Bôcklin, dont la partie humaine est immense et la partie bestiale toute rabougrie. Je sais bien ce qu’il y a de discutable en cette peinture très factice, aux colorations crayeuses; mais ces sveltes et juvéniles figures ont une beauté d’attitudes, une pureté de lignes, une fermeté de style dans la gràce, qui leur donnent une haute et durable valeur. La place de M. Aman-Jean est bien ici, quoique cette année aucun de ses envois ne soit à proprement parler un décor. Ses accords de beaux tons mats, voilés, à peine rompus; l’élégance de son dessin languide, aux courbes onduleuses et synthétiques, ont un caractère décoratif très accusé. Rarement il avait réalisé des harmonies plus parfaites que dans les deux tableaux (dont l’un a été reproduit ici récem-ment) où des jeunes filles tiennent des vases bleus de Sèvres. M. Aman-Jean, comme on disait jadis, n’a qu’une corde à sa lyre, mals quelles suaves modulations il sait en tirer ! Voici enfin, de Willette, le célèbre pan-neau qui fut l’orgueil, aux temps héroïques, du défunt cabaret du Chat-Noir, et qui fait halte au Salon avant d’aller au Luxembourg. Très heureusement patiné et, si l’on peut dire, culotté » par la fumée de tant de pipes, il est plus délicieux que jamais, avec son ton de grisaille doucement échauffée de roux, avec sa verve débridée et mouillée de larmes, qui n’a point vieilli. L’artiste a mis une glose au bas de son allégorie tragi-comique, funambulesque et sentimen-tale. Il nous a raconté avec des mots l’his-toire des petites communiantes, dont la candeur est aussi éphémère que celle de la neige sur les toits de Montmartre, et qui, séduites par l’or des Pierrots riches ou la poésie des Pierrots pauvres, finissent par se venger en les poussant à la ruine, au duel, au suicide. Et celles qui étaient laides se sont faites religieuses; ce sont elles qui emportent le cercueil de Pierrot vers un ciel oit les étoiles sont des étoiles de corps de ballet. Mais le commentaire était su-perflu; l’oeuvre parle assez par elle-même, folle bacchanale et pitoyable calvaire, où tourbillonnent ensemble les r sergots», les balayeurs, les trottins, où cabotent un fiacre de l’Urbaine et un omnibus ( Batignolles-Clichy-Odéon », sous le regard d’une lune qui est une tête de mort. Ce Willette, en son genre, est un homme de génie, un glorieux fils de la plus pure lignée fran-çaise; Watteau et Fragonard ne renieraient pas ce descendant ultra-moderne. Ai-je donné trop de place à la peinture décorative? Je ne le crois pas. Elle est vraiment représentée, à ce Salon, par nombre d’oeuvres de premier ordre. Par contre, la 232 FIND ART DOC
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