L’ART DÉCORATIF deux d’entre elles, d’un beau vol planant, viennent offrir aux statues des palmes et des couronnes. Enfin, vers le fond de la salle, la partie qui est exposée : debout, sur son char, la cithare d’or au poing, agité du délire delphique, modelé en plein rayonne-ment avec une incroyable hardiesse, le dieu s’élance d’un Empyrée aveuglant, emporté par le galop de quatre chevaux au ventre rose, blanc, marbré de reflets irisés. Devant sa course triomphale, les nuages, dont les tourbillons violacés semblent des croupes de monstres et évoquent le mythe de Python, s’écartent et dévoilent un large pan de ciel vide, — trop vide peut-être, — matinal et léger, d’un mauve délicat. Et tout autour s’égrène le chapelet des Heures, déités vo-lantes dont les draperies font des arabesques légères dans l’infini. Elles se succèdent par de subtiles transitions, les Heures nocturnes et violettes qui sommeillent sur des oreillers de nues, les Heures roses du matin qui s’éveillent paresseusement, les Heures ar-dentes qui baignent dans le feu, les Heures du soir dont le mouvement s’apaise peu à peu dans le repos et dont l’éclat s’endort dans les bleus froids du crépuscule. Le motif fondamental de cette fastueuse symphonie est un accord de complémen-taires, orangé et violet ; et sur ce thème ce sont les modulations les plus délicates dans la plus extrême violence ; une harmonie toujours juste dans la couleur exaspérée. Passer de cette peinture enivrante, d’un lyrisme pathétique, au grand panneau de M. Roll, c’est, de toutes façons, descendre des intermondes sur notre globe terraqué. Ce panneau est destiné à compléter, avec celui que le peintre exposait, voilà dix ans, au Champ-de-Mars, sous le même titre Joies de la vie, la décoration d’un Salon de l’Hôtel de Ville. Cette fois, il ne s’agit plus seulement des délices sensuelles et pour ainsi dire passives; la toile a pour sous-titre : Art, Mouvement, Travail, Lainière. Est-ce parce que la conception littéraire de l’oeuvre est trop complexe et que l’artiste a voulu ,y faire entrer trop de choses? Est-ce parce que le trou malencontreux d’une porte supprime tout le milieu du premier plan et l’endroit même où devrait étre le noeud de la composition ? N’est-ce pas plutôt parce que l’unité proprement picturale — unité d’éclairage, d’ordonnance linéaire — n’est pas bien nettement écrite? Ce qui est sûr, c’est que l’on garde une impression un peu confuse, et que les énigmes qui vous sont posées vous empêchent de jouir bonnement de très beaux morceaux de peinture, comme celui des ouvriers trainant un fardier chargé de pierres. M. Henri Martin triomphe chaque an-née, aux Artistes Français, avec une maîtrise égale, qui ignore les défaillances, mais se renouvelle sans cesse ; chaque année il rend Plus ridicules les gens qui s’obstinent à lui refuser la récompense dont ils disposent —et dont il n’a cure, op aime à croire : elle a trop été galvaudée pour tenter un homme comme lui Son Panneau décoratif polir la maison d’Edmond Rostand est un admirable paysage automnal et ensoleillé, d’une eu-rythmie délicieuse, tout saturé de lumière frémissante et fleurant l’herbe chaude. C’est l’heure suave où les ombres se font longues, où les coteaux bleuissent, où le ciel tur-quoisé se paillette de clartés blanches, où les faneurs achèvent de charger les char-rettes de regain. Sur les collines couleur d’iris, des peupliers détachent leurs fûts minces et leur ramée éclaircie, tout en or ; au milieu des prairies, comme une molle écharpe de soie, un ruisseau transparent se déroule, baignant de jeunes saules roses, diapré des reflets du ciel et des arbres. Une chevrière passe en tricotant derrière ses chevreaux au broutement avide; un jeune pâtre la suit et joue de la flûte. Jamais le grand poète Henri Martin n’avait chanté la paix du soir, le bonheur rural, la beauté de la terre, dans une page plus resplendissante. La Jeunesse de Dufau est une de ces scènes païennes où elle aime à grouper, dans un paysage d’une ordonnance toute décorative, de beaux corps dévêtus, au re-pos ou bien dans une action athlétique, qui se baignent voluptueusement dans la lu-mière et la tiédeur de l’air. L’Automne, qui est au Luxembourg et qui fut le prototype de cette série, reste, il faut bien le dire, inégalé. Certes, le corps de femme du pre-mier plan, vu en raccourci, modelé tout entier dans le clair, est une merveille; au-cun autre peintre aujourd’hui n’oserait et ne réussirait cela. La partie ‘nature morte,, du tableau — raisins noirs, raisins d’ambre mielleux, figues gercées de maturité, crue à l’émail jaune — est aussi de toute beau z28