L’ART DÉCORATIF quantités et analyser leurs effets: tel un chimiste amalgamant dans un creuset trois matières connues saurait tirer un nouveau corps de leurs combinaisons et de leur alliage. Voilà ce que fit Vierge et ce que fut le métal précieux qu’il jeta en fusion pittoresque de la silhouette, l’expression juste du mouvement et la noblesse du geste. Vierge était merveilleusement doué pour faire mouvoir dans son oeuvre ces différents éléments et pour se servir de leurs qualités. La lumière était en lui. Cet œil si altier et si doux que nous avons connu était un prisme où se réflé-taient toutes les harmonies, où elles se gardaient intactes pour toujours. Ce que cet oeil avait vu y demeurait : tel un coffret d’où les pierres pré-cieuses ne sortiraient que pour parer de leur éclat des colliers et des diadèmes, ces joyaux qui sont les superbes dessins que l’artiste nous a laissés. Dans son traité de poésie. Théodore de Banville dit qu’un poète doué ne cherche pas la rime : elle vient à lui, et cette rime est celle qui doit venir ; il n’en est pas d’autre. Prenez un dessin de Vierge et cher-chez s’il y a une autre place où les blancs et les noirs puissent être mieux en valeur. Ils sont aux seuls endroits où ils doivent être, et Vierge ne se demandait certes pas s’il eût pu les mettre ailleurs pour faire mieux chanter les pages magistrales de ses illustrations. Telle est la place conquise par Vierge dans l’art de l’il-lustration. Art dont il a élargi la place mesurée et qu’il a su émanciper à l’aide des seules forces qui étaient en lui. Ce n’est pas dans une simple étude que se peut tracer l’importance de cette place et que la belle maîtrise de l’art de Vierge puisse s’analyser comme il conviendrait de le faire. Nous ne pourrons que marquer les étapes de cette brillante carrière par ce qui a pu distinguer chacune d’elles. Rapide et conquérante fut cette marche de l’artiste en avant; marche ininterrompue et dont, même le terrible accident qui le frappa, ne put diminuer le prestigieux élan, car les belles pages de Vierge sont postérieures Funérailles d’un prélat (Gou.ihi) dans les jambes des illustrateurs de son temps. D’un métal précieux un mauvais ouvrier ne saurait tirer qu’une besogne vulgaire; mais, avec Vierge, ce métal était entre les mains d’un maître : dessinateur savant, compositeur de premier ordre, possédant au plus haut degré l’art de la mise en scène, il sut tirer de tous ces éléments réunis une œuvre maîtresse et admirée; car, en outre de ces qualités dominantes, il apportait le 210